Hémorragie à l'errance (Genèse) - 2012

" Digne de Calaferte " (Fred Signac)

Hémorragie à l'errance - Jean-François Jacq - L'harmattan

Photo de couverture : Ateliers Kaléidoscope Bleu (La nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès) 


Ce point de ralliement à Calaferte. C'est sur une citation de cet auteur, d'une importance capitale en ce qui me concerne, que s'ouvre et se referme mon texte. "Digne de ". C'est l'un des plus beaux compliments que j'ai reçu, à propos de mon récit autobiographique, Hémorragie à l'errance, sous-titré Genèse tant il se présente comme une insatiable naissance. La première ?

Il m'aura donc fallu presque vingt-ans avant de parvenir à trouver les mots, qui plus est à plaquer les mots incontestablement justes, incisifs, en mesure de dénouer ce piège à jamais gravé en ma chair. Vingt-ans pour donner vie à une flopée d'instantanées à même de rendre compte de mon enfance, de mon adolescence, à même de frayer en l'effroi de ma prime jeunesse. Trois temps brûlots, temps chaos. Trois temps errances s'écoulant en un flot ininterrompu. Inconcevable. Inqualifiable. Hémorragique.  

Né en 1964. Mon récit s'achève en 1987. Hémorragie de faits. Enfance sans amour, fruit d'une femme, d'aussi loin que je me souvienne, jamais appelé maman. Le néant affectif, sans amitié aucune. Apprendre à grandir dans le noir, exclu des balbutiements de ce monde. Viol à treize ans. Trouble de la toute première main que l'on pose sur moi. Adolescence où me perdre de nuit en nuit. Une plainte, un cri. Une rage errance. En point de mire, l'abandon. Définitive. Internement psychiatrique, à l'âge de quinze ans, par erreur et sur décision de mes parents. S'en suit une longue hospitalisation entre les murs de Garches, l'objet de mes douleurs étant une maladie rare, syndrome de Guillain-Barré menant à la paralysie complète. Trachéotomie, etc. Ma première rencontre de plein fouet avec la mort. De longs mois à errer en mon propre corps, abandonné de tous; et j'en passe. Ma naissance débute à la jonction de ce jour où la vie reprend le dessus; à devoir réapprendre chichement, progressivement à m'alimenter, à retrouver le goût des aliments, a renouer avec mon propre souffle, avec les gestes les plus simples de la vie, sans oublier de réapprendre à marcher. Mon existence ne pouvait plus, dès lors, que basculer. Chef d'entreprise à dix-huit ans. La mort qui rode, l'assassinat de mon associé; la découverte qu'il m'a escroqué. Ma prime jeunesse vouée à jamais à la plus déchirante des errances. Quelques années passées à la rue, dont l'une sans plus adresser la parole à personne. Sauvé in-extrémis par des femmes - et en particulier, une - dont le dévouement n'aura jamais de cesse de me transpercer le coeur. Nous sommes alors en 1987. J'ai vingt-trois ans, et il me faut alors tout reconstruire. J'ai commencé à écrire à douze ans. C'est bel et bien là, j'en suis sûr, ce qui m'a sauvé. La suite n'est qu'une longue mise en retrait, dans le seul et unique but de me cultiver, de m'enrichir à profusion de livres. Ce récit, j'en suis fier. Il est la trame de mon refus insatiable de tirer un trait sur ce que j'ai vécu. 

Jean-François Jacq

KR'TNT (#252). Octobre 2015. Damie Chad

" L'Heautontumoroumenos baudelairien *. Le romantisme et la pause en moins. A lire. Pour ceux qui douteraient qu'il existât une littérature qui ne soit pas d'insignifiance ".

* référence au poème du même nom de Charles Baudelaire, tiré de Spleen et idéal, in Les fleurs du mal. 

Intégrale de la chronique

Paroles de lecteur

Un auteur se penche (s'épanche) sur son passé et essaye d'en extirper douloureusement la sève, dans la plus grande sincérité. Pour son deuxième roman, Jean-François Jacq ne nous épargne rien, ni son errance peuplée d'anges déchus, de junkies, de rencontres fiévreuses et f(r)acturées - et de sa passion pour les garçons - ni de sa plus grande peine à s'extirper d'une enfance "malade" et sans amour. Tout y passe, du séjour en HP à la Mort imminente qui rôde, de la Faim qui tenaille à la misère sociale et affective, de la disparition d'Amis proches à la difficulté d'écrire (de coucher?) cela sur du papier comme une ultime catharsis salvatrice. Avec, toujours en ligne de mire, la (re)naissance au bout du chemin (de croix). Une œuvre dérangeante, trouble et profondément humaine. D'autant plus dérangeante que le protagoniste n'est autre qu'un ami de longue date qui crache son venin pour mieux faire table rase d'une adolescence perdue. Une leçon de vie. A hauteur d'Homme. Sans aucun compromis.

Sylvain Daïanu

 

Extrait

 Au choc de la rue se substitue l’effet monstre d’une rencontre.

   Des jours, semaines, dorénavant mois fragilisés au-dehors. À ne plus avoir aucune prise sur le temps. À m’en tenir tout juste, à peine à cet instant présent, ayant perdu jusqu’à la notion même du lendemain. Je n’en ai pas seulement l’air, je crève au fur et à mesure de cet éboulement temps où je n’ai plus le moindre repère.

   Errance à rues où je ne m’alcoolise pas, ou si peu, où je ne me mêle que sporadiquement aux autres indigents, les côtoyant sans y prendre goût, indifférent à la violence de leurs échanges. La plupart du temps, j’ai pour prérogative d’aller seul, d’errer seul. Je dors où je peux, si tant est que dormir soit le mot approprié à la situation. Je tente juste à chaque fois de reprendre non pas le dessus mais juste un peu, un tout petit peu de force.

   Ce soir-là, mes pérégrinations me poussent à me réfugier sous les arcades du Louvre. Je n’ai absolument pas le courage d’aller plus loin. Je suis protégé des courants d’air et du froid par le sac de couchage récemment offert par une association, lors du repas de Noël. La fatigue que je me traîne doit me permettre de faire abstraction du bruit assourdissant des véhicules passant à vive allure. Il n’en est rien. La peur de tout l’emporte sur l’épuisement. Je reste sur mes gardes, tel un animal aux abois, paupières ouvertes au moindre bruit suspect.

   Au bout de quelques heures, ma vigilance de tous les instants tombe en poussière. Je n’en peux plus, vacille, sombre, me laisse prendre au piège durant une bonne partie de la nuit ; jusqu’à ce qu’une sensation étrange me tire de mon sommeil. Je sursaute. Un souffle. L’effroi. Je redresse la tête hors de mon sac, perçois une ombre, une forme, quelqu’un se tenant recroquevillé à l’autre extrémité de l’arcade, difficile à distinguer dans le noir. Il est assis, ne bouge pas, me regarde – depuis   combien de temps je ne sais –, corps engoncé dans un sac de couchage bleu, identique à celui que je possède.

   Je remonte la pente, me redresse dans mon sac, m’habitue peu à peu à cette obscurité d’où je commence à discerner les traits de ce garçon. Je lui trouve un air de ressemblance avec Angers. Un jeu d’ombres, une bévue tant je ne parviens pas à l’oublier. Mais lorsque les phares d’une voiture lui éclairent puissamment le visage – quelques secondes, guère plus –, je me rends compte qu’il est ici sans vraiment y être, qu’une peur bien plus épouvantable que la mienne s’échappe de ses yeux, que les ravages sont tels qu’il n’est plus tout à fait humain tant il porte les marques, stigmates d’une bête traquée. Insoutenable vision face à laquelle, étant moi-même en phase d’anéantissement complet, je me sens soulagé, comprenant que désormais plus rien ne peut vraiment m’atteindre. Je me prends de plein fouet la triste réalité de ma situation. Je crois avoir touché le fond et pourtant je n’en suis qu’aux prémices de mon errance. Je me crois complètement fichu au moment même où je me retrouve face à un être dont l’état physique dépasse tout entendement. Je n’ai jamais été si proche, jamais été si près de quelqu’un dont la déchéance se situe aux portes de la mort.

   Le festin de ceux ayant tout perdu ne peut se nourrir de la moindre bribe de conversation. Le temps s’écoule sans que nous n’échangions aucune parole, sans qu’aucun mot ne vienne mettre un terme inutile à ce déclin. Le silence comme unique moyen de communication, silence éclaboussé de restes, gestes prodigieusement humains. La nécessité de s’en tenir à l’instinct. J’ai juste envie de soulager ces instants dont je devine qu’ils sont très certainement les derniers. Rouler une cigarette, l’allumer, tirer une bouffée, en rouler une autre. Lui tendre la première en signe de reconnaissance. Sa maigre main effleure la mienne, ses doigts s’emparent péniblement de cette offrande. Fumer l’un et l’autre, tendre vers le même geste. Porter la cigarette à notre bouche en même temps, selon le même élan désespéré. Il se rapproche et c’est tout ce qui compte. Ébauche d’un sourire en contrepartie à ses lèvres. Détail à m’en couper le souffle. Un sourire illusoire, trois fois rien. Je lui rends la pareille au centuple ; de paumé à paumé. Je suis comblé.

   Je doute fort que nous puissions aller plus loin. C’est sans appel tant son état, pire que le mien, s’apparente à un véritable début de putréfaction. Je me débats tant bien que mal avec cette odeur de mort plus que prégnante contre laquelle je ne peux pas lutter. Je roule une autre cigarette tandis qu’il prend son sac de couchage et vient se blottir à mes côtés. Il est en tee-shirt, par le froid qu’il fait, à bout de vie, éteint, usé, arborant une large cicatrice le long de son bras gauche, remontant jusque je ne sais où. Je le couvre de mon blouson, le recouvre du peu d’espoir qu’il me reste, lui dévoile à mon tour ma cicatrice, ma vie, ce trou, cette trachéotomie violacée à mon cou.

   Que suis-je donc en train de faire sinon buter à mort tout contre lui, contre le vide, tout contre moi-même, m’acharner à le suivre au risque de m’anéantir contre ce quotidien puant, béant, semblable à une corde complètement usée ?

   Sa présence agonie s’avère être un lourd supplice tout autant qu’un incommensurable soulagement. J’ai le vertige des mauvais jours. Je ne sens plus son souffle, sa peau collée contre la mienne. Il me semble que c’est en lui, en lieu et place de mon sommeil que je m’enfonce. Je suis, végète dans un état second du fond duquel s’élève une multitude de voix, en provenance de mes entrailles, s’évertuant à me répéter :

   Je ne m’en sortirai pas.

   Un carnage, un embrasement. La crainte de plus en plus grande que ce garçon ne soit qu’une image hémorragie arrachée à mon imaginaire.  Je serre sa main de toutes mes forces. J’ai tellement peur de le perdre ; tellement peur qu’il ne s’éteigne irrémédiablement seul. Je ferme les paupières sur cet instant où quelque chose est en train de se rompre, de voler en éclats, de se fendre définitivement.

   Durant mon sommeil agité, je me vois plier son sac de couchage, à l’intérieur duquel il disparaît peu à peu. Sans l’étouffer, juste pour le protéger. Je lui prodigue quelques conseils à l’oreille, dans une langue que je ne comprends guère, en une déferlante de mots à la mesure de notre connivence.

   Lorsque je rouvre les yeux, le garçon n’est plus là ; moi-même je n’y suis plus, errance en lieu et place de cette carcasse. Le corps y est, cœur n’y est plus, les battements oui, oui mais la peau absente. 


 

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