Jean-François JACQ Jean-François Jacq

Vierzonitude - La ballade de Serge K

  • Chronique et interview : Rémy Beurion. Vierzonitude, 5 mars 2026. 

Chronique

Un coup de poing dans le ventre. C’est la sensation qu’on éprouve à la lecture du dernier livre du Vierzonnais Jean-François Jacq, « La ballade de Serge K », du nom de la chanson de Charlélie Couture qui préface le livre.

Nous voici plongé dans les années 1980, à Sochaux, au sein de La Peuge, l’usine Peugeot, ou plutôt la ville Peugeot qui semble avoir annexé Sochaux, avec ses dizaines de milliers d’ouvriers, ses cadences infernales, son travail harassant. Jean-François est allé au coeur du monstre, il décrit avec une exactitude fracassante l’intérieur de l’usine. Mais surtout, Serge au beau milieu qui a quitté sa famille, son bled pour gagner son indépendance ici, à Sochaux, pour montrer finalement qu’il est capable lui aussi de dérouler sa vie. Mais elle ne se passe pas comme prévu. Ici, on pense Peugeot, on dort Peugeot, on vit Peugeot, un bistrot a même une porte qui donne dans l’usine. Que se passe-t-il dans la tête de Serge ?

Les mots de Jean-François sont forts, ils frappent comme des poings dans des sacs de sable, ils ont la justesse de leur cruauté, la justesse d’une époque également, et si l’on suit avec attention le parcours de Serge Kos, nous voilà aussi témoin d’un irrémédiable drame, celui qui va conduire Serge dans la mort, à coups d’indifférence, d’anonymat, d’oubli, de faim. A quelques mètres de l’usine Peugeot, reclus dans le coin sombre et humide d’un entrepôt où son corps va doucement le lâcher. Seul. « Victime de l’indifférence des voisins. Sochaux : mort de faim et de froid à 25 ans », titre un journal. Jean-François est parti sur ses traces, grattant le moindre indice, le moindre fil sur lequel il pouvait tirer, pour reconstituer celui qui inspira Charélie Couture mais pas seulement, celui qui, sans le vouloir est à l’origine de groupes de rock.

Son invisibilité de son vivant s’est évaporée à sa mort. Un comble cynique.

Jean-François Jacq, une fois de plus, a le sens du rythme, des phrases courtes parfois comme des claques, des descriptions précises, il réhabilite non seulement un jeune homme dans le creuset de son époque mais il réhabilité tous les Serge K, accidentés de la vie et du chômage qui finissent dans la rue. Et justement, la description de cette vie d’errance à ciel ouvert vous fait sentir le dureté du trottoir sous les fesses et la cruauté des repères perdus.

Ce livre est plus qu’un cri, c’est un remède qu’on espère efficace contre le mur du silence, contre l’égoïsme. Et en cela, Serge Kos devient un symbole cruellement contemporain de la machine infernale de l’indifférence. Il y a eu la chanson, il y a maintenant le livre. Il manque désormais le film.

La ballade de serge K, de Jean-François Jacq, aux éditions l’Ecarlate. 140 pages. 15 euros.

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Interview

Jean-François Jacq nous explique comment il a écrit son dernier livre "La ballade de Serge K", la courte vie et la mort du jeune Serge Kos, 25 ans, disparu dans l'indifférence de faim et de froid dans un entrepôt juste à côté des usines Peugeot à Sochaux au début des années 1980.

Comment as-tu connu l'histoire tragique de Serge Kos ? 

Après mes années à la rue, jusqu’à mes vingt-trois ans, j’ai découvert cette chanson, « La ballade de Serge K » de CharlElie Couture, dont j’ai alors, ayant côtoyé la mort de si près, reçu les paroles en pleine face. Et puis, un jour, je découvre que CharlElie s’est inspiré d’un fait divers pour l’écrire. Autant dire que ce fut pour moi un choc.

CharlElie Couture a dit oui tout de suite pour la préface ? 

Il n’a pas hésité une seule seconde. D’abord, il a été touché dans sa propre chair par ce fait divers. Ensuite, c’est un homme de parole. Intègre. Bien évidemment, il a pris connaissance du livre avant d’en rédiger la préface. J’ai été bouleversé en la découvrant. Bouleversé et réconforté dans ma certitude que ce livre se devait de voir le jour.

Retrouver la trace de la famille de Serge et de ses amis n'a pas dû être tâche facile ? 

D’emblée je savais que ce ne serait pas facile. Je suis vraiment parti de rien, à tenter de remonter le fil sans savoir où cela allait me mener. J’ai retrouvé la trace de sa famille à Crusnes, c’est-à-dire en Lorraine, là où Serge a vécu et là où il est enterré. Quant à ses amis, c’est quelque chose auquel je m’attendais, un seul était encore en vie, Gérard. Nos échanges ont été d’autant plus précieux qu’au fur et à mesure de l’écriture, nous avons eu l’un et l’autre le sentiment que Serge était plus que jamais à nos côtés.

Il a laissé peu de traces, est-ce à dire que sa vie était aussi discrète que sa mort ? 

C’était indéniablement un garçon discret. Qui plus est à l’image de sa famille. Respectueuse et aimante. Jusqu’au bout, il a tenté de rester digne, droit dans ses bottes, car c’est bien là tout ce qui lui restait.

La description de l'usine Peugeot est d'une précision incroyable. Comment as-tu fait ?

À travers les témoignages que j’ai pu recueillir, je me suis tenu aux détails d’une grande précision. Il s’agissait de comprendre au mieux les conditions de travail, de les disséquer, de m’en imprégner. Les survoler aurait été une erreur. Ainsi, d’une façon je parlais de Serge, sans oublier les autres également.

Pourquoi la presse s'est-elle emparée finalement de ce que l'on nomme vulgairement un fait divers ? 

Parce qu’il y avait l’ombre effrayante de Peugeot derrière tout ça. Peugeot qui a remis de l’eau sur le feu en tentant de se justifier. Jusqu’à mentir, s’il en est. Parce que, aussi, comme me l’a rappelé quelqu’un y ayant travaillé, c’était la première fois que l’on entendait parler d’une telle tragédie.

On sent, dans ton écriture, que tu deviens Serge à certains moments tant l'espace entre toi et lui sont étroits. Surtout le passage de Serge livré à la rue. On se trompe ou pas ? 

Pas d’erreur en effet, j’ai avancé avec ce sentiment qu’il a été tout près de moi. Le déclic a eu lieu lorsque j’ai découvert son visage. Puis lorsque je me suis rendu à Sochaux, refaisant le chemin qu’il avait fait, retrouvant l’emplacement du hangar désaffecté où il a été retrouvé mort de faim et de froid, non loin de l’usine. Plus j’avançais et plus nous étions proches l’un de l’autre. Je ressentais sa présence au plus profond de moi. Avec parfois ce sentiment qu’il s’adressait à moi.

On suppose qu'il n'existe aucune rue Serge K quelque part, surtout pas à Sochaux... 

Aucune en effet. Mais après ma rencontre avec Alexandre Gauthier, 1 er adjoint au maire de Montbéliard, avec lequel, lors du lancement du livre, j’ai longuement discuté de la nécessité de ne pas oublier, de mettre en lumière la mémoire ouvrière, je compte, avec l’accord de sa famille, déposer une demande afin qu’une rue porte son nom.

Comment ressort-on d'un tel plongeon dans la vie et la mort de Serge ? 

Ce n’est pas simple, ce livre m’a littéralement vidé. Il me colle à la peau. C’est quelque chose qui n’aura donc jamais de cesse de me poursuivre, j’en ai conscience. J’ai eu de mon côté énormément de chance durant ma vie, ce qui contrebalance avec le chaos qu’elle a été. Sans l’écriture, je ne dispose pas véritablement de ligne, c’est là le seul et unique moyen de me ressourcer. Ça me donne l’impression que je vis quelque peu en marge. Mais c’est bien là, sans jamais fléchir, ce qui me permet de tenir.

Connais-tu le thème de ton prochain livre ?

Je n’en ai pas la moindre idée. Je me pose la question : qu’est-ce que je pourrais bien écrire après ça ? D’autant que l’étau se resserre, les années passent et il n’en reste plus beaucoup. J’ai toujours tranché dans le vif, je n’en dévierai pas. Les mots, à un moment donné, viendront d’eux-mêmes. C’est la seule chose dont je sois vraiment sûr.

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