Le récit débute simplement, prend des allures de documentaire, Jean-François Jacq, décrit, commente, explique, au bout de quelques pages la complexité du problème nous apparaît. Serge K a disparu sans prendre la peine de nous laisser quelques indices. Il n’était pas causeur, aucun vestige ne subsiste, aucun écrit, aucun dessin signifiant, aucune confession à un tiers, les indices sont maigres, alors se pose la question subsidiaire, celle qui élimine toutes les interrogations, comment s’arroger le droit de vouloir comprendre, de révéler au monde ce qu’un autre a gardé au fond de lui… ou alors, davantage inquiétant, personne n’a su décrypter ce qu’il n’a cessé de dire à tous, ce qui est encore plus énigmatique.
Avant d’entrer les détails, je tiens à dédier ce qui suit à mon cousin, le même âge que le mien, mais j’ignore s’il est encore vivant, au début des années soixante-dix il faisait partie des commandos des maos qui sur les parkings de stockage des usines Peugeot allaient la nuit saboter les voitures toute neuves entreposées, petites vengeances = grandes jouissances… Lorsque Serge K est arrivé à Sochaux, les années de révolte n’étaient déjà plus qu’un souvenir…Mon cousin a réussi à s’enfuir des ateliers, il a changé de pays et a fait sa vie…
Il existe de nos jours une mode littéraire, celle des transfuges de classe, ces fils de prolos, de pauvres, de déclassés, qui ont fait des études, qui ont eu des diplômes, qui ont réussi, aujourd’hui ils sont cadres supérieurs, médecins, ingénieurs, artistes, écrivains, ils aiment à raconter leurs années d’apprentissage, leurs difficultés, ils parlent de leur désir de se tirer de la misère, ils épiloguent sur leur sentiment de trahison de classe, ils assurent qu’ils n’oublient pas, qu’à leur niveau ils combattent l’injustice… fils de mineur Serge K s’est retrouvé OS chez Peugeot. Pas plus. Puis ce sera moins.
Une enfance même pas misérable. De pauvre. L’a mangé à sa faim, c’est tout. A la maison, on ne parle pas. On se tait. Nul besoin de s’épancher sur les conditions d’une existence ingrate. On ne transmet rien car on n’a rien à partager. On ne rêve pas. Pas de culture. Absence de cerise sur le gâteau, les mines ferment. Les fils restent sur le carreau. Une seule solution les usines Sochaux…
La chaîne c’est marche ou crève. Il marchera. Il montera en grade, mais pas en paye. Une fois par mois, il passe un week-end en famille. Tout va bien. La fatigue s’accumule. Vie de caserne. Les petits chefs, les brimades. Une vie vouée au travail. Une terrible solitude aussi. Pas de camaraderie dans les ateliers. Vit dans un hôtel appartenant à l’usine. Ambiance carcérale. En plus c’est un timide, et pour les filles… N’oubliez pas : marche ou crève.