Jean-François JACQ Jean-François Jacq

Chroniques de Pourpre

La ballade de Serge K, Chroniques de Pourpre #729, 26 mars 2026

  Nous voici en pays connu, Jean-Francois Jacq, chez Kr’tnt ! on a déjà chroniqué plusieurs de ses livres : son Bijou Vie mort et résurrection d’un groupe passion, son Ian Dury : Sex & Drug & Rock & roll mais aussi ses récits autobiographiques pathétiques : Heurt Limite, Hémorragie à l’Errance, Fragments d’un amour suprêmeIl fera bon mourir un jour. Le genre de gars qui n’écrit pas pour raconter des fadaises… Son style c’est plutôt les falaises escarpées des bords de mers tumultueuses sur lesquelles les fragiles coques de noix de votre esprit viennent se fracasser, des souvenirs de naufrage dont vous vous souviendrez tous les jours qui vous restent à vivre.

  Aux éditions l’Ecarlate de  Jérôme Martin, arôme littéraire assuré, une visite sur son site s’impose, je cite au hasard dans les dernières parutions de son catalogue un bouquin sur le blues, un autre sur Nina Simone, attention poésie, et deux livres de Jean-Michel Esperet que nous avons chroniqués, Le dernier come-back de Vince Taylor, et L’Etre et le Néon consacré à Jean-Paul Sartre et Vince Taylor. Des lectures qui vous rendront écarlate de plaisir.

  Charlélie Couture est un artiste sympathique et respectable, j’avoue toutefois que je ne me lève pas la nuit pour écouter ses disques, à part son Comme un Avion Sans Aile je ne connais pas grand-chose de lui, à tel point que j’ignorais que ce fameux avion lourdement handicapé était sorti sur son quatrième album Poèmes-rock. Or, c’est ici que les Athéniens s’atteignirent, j’apprends que le morceau qui ouvre ce disque s’intitule : Ballade pour Serge K. La préface n’est donc pas une opportunité de copinage. C’est en 1981, il est âgé de vingt-cinq ans, qu’en lisant le journal local  Charlélie apprend la mort d’un parfait inconnu : Serge Kos. Ce merle noir, signification de son nom en langue slovène, comptait vingt-cinq années à son compteur définitivement arrêté. S’il fallait écrire un livre ou une chanson sur tous les jeunes gens qui meurent l’on n’en finirait pas. C’est ici qu’il convient de citer la terrible phrase de Callimaque, le poëte grec ; ‘’ Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse.’’

  Allez prendre la parole après Callimaque. Jean-François Jacq ne cite pas Callimaque mais pose en épigraphe à son récit une phrase de Franz Kafka. Le monsieur K de Kafka ne représente pas l’écrivain mais tout le monde, cet homme unidimensionnel que Marcuse plus tard théorisera, autrement dit, tout le monde, ou tout un chacun, Kafka, vous, moi et tous les autres, en le sens où personne n’appartient entièrement à lui-même, que nous sommes tous redevables du moule sociétal dans lequel nous avons été dimensionnés. Reste à se poser la question essentielle, dans le destin qui nous est ainsi imparti, quelle part de notre volonté n’est redevable que de nous-même…

Charlelie couture poemes rcok

  Le récit débute simplement, prend des allures de documentaire, Jean-François Jacq, décrit, commente, explique, au bout de quelques pages la complexité du problème nous apparaît. Serge K a disparu sans prendre la peine de nous laisser quelques indices. Il n’était pas causeur, aucun vestige ne subsiste, aucun écrit, aucun dessin signifiant, aucune confession à un tiers, les indices sont maigres, alors se pose la question subsidiaire, celle qui élimine toutes les interrogations, comment s’arroger le droit de vouloir comprendre, de révéler au monde ce qu’un autre a gardé au fond de lui… ou alors, davantage inquiétant, personne n’a su décrypter ce qu’il n’a cessé de dire à tous, ce qui est encore plus énigmatique.

  Avant d’entrer les détails, je tiens à dédier ce qui suit à mon cousin, le même âge que le mien, mais j’ignore s’il est encore vivant, au début des années soixante-dix il faisait partie des commandos des maos qui sur les parkings de stockage des usines Peugeot allaient la nuit saboter les voitures toute neuves entreposées, petites vengeances = grandes jouissances… Lorsque Serge K est arrivé à Sochaux, les années de révolte n’étaient déjà plus qu’un souvenir…Mon cousin a réussi à s’enfuir des ateliers, il a changé de pays et a fait sa vie…

  Il existe de nos jours une mode littéraire, celle des transfuges de classe, ces fils de prolos, de pauvres, de déclassés, qui ont fait des études, qui ont eu des diplômes, qui ont réussi, aujourd’hui ils sont cadres supérieurs, médecins, ingénieurs, artistes, écrivains, ils aiment à raconter leurs années d’apprentissage, leurs difficultés, ils parlent de leur désir de se tirer de la misère, ils épiloguent sur leur sentiment de trahison de classe, ils assurent qu’ils n’oublient pas, qu’à leur niveau ils combattent l’injustice… fils de mineur Serge K s’est retrouvé OS chez Peugeot. Pas plus. Puis ce sera moins.

  Une enfance même pas misérable. De pauvre. L’a mangé à sa faim, c’est tout. A la maison, on ne parle pas. On se tait. Nul besoin de s’épancher sur les conditions d’une existence ingrate. On ne transmet rien car on n’a rien à partager. On ne rêve pas. Pas de culture. Absence de cerise sur le gâteau, les mines ferment. Les fils restent sur le carreau. Une seule solution les usines Sochaux…

  La chaîne c’est marche ou crève. Il marchera. Il montera en grade, mais pas en paye. Une fois par mois, il passe un week-end en famille. Tout va bien. La fatigue s’accumule. Vie de caserne. Les petits chefs, les brimades. Une vie vouée au travail. Une terrible solitude aussi. Pas de camaraderie dans les ateliers. Vit dans un hôtel appartenant à l’usine. Ambiance carcérale. En plus c’est un timide, et pour les filles… N’oubliez pas : marche ou crève.

  Il arrivera un jour où il ne marchera plus. Alors il crèvera. Un jour il ne reviendra plus chez ses parents, il ne reviendra plus à l’usine non plus. Pourquoi ? l’on n’en sait rien. Il ne partira pas ailleurs non plus. Il reste-là. Il déambule dans les rues. L’on finira par retrouver son corps dans un hangar désaffecté. Mort de froid. Mort de faim.

  Fin de l’histoire. C’est ici que Jean-François Jacq entre en scène. Il mène son enquête. Quelques-uns en ont déjà fait une. Elles n’ont pas abouti à grand-chose. L’est vrai que Peugeot dénie toute responsabilité, la police ne jette pas ses fins limiers sur la piste. La famille trouvera toujours porte close du côté des autorités ou de l’administration. Jean-François Jacq n’est pas meilleur que les autres. Il ne trouvera rien de plus. D’ailleurs il ne cherche pas. Il se contente de mettre ses pas dans les pas de Serge K. Il rencontre quelques passants, quelques témoins. Personne n’a rien vu. 

  Mais Jean-François va plus loin. Les pas ne suffisent pas. Lui il comprend de l’intérieur. Il entre dans la tête de Serge. Pas par effraction, s’il peut revivre ce qu’a traversé Serge c’est parce que lui-même a suivi et emprunté le même chemin. Lisez les livres dont je vous ai donnés les titres et vous comprendrez.

La ballade de serge k jean francois jacq 1

  Jean-François Jacq a compris. Les pérégrinations incessantes de Serge K dans les rues de Sochaux, ses longues marches solitaires, ses sacs plastiques au bout des bras, sa mort  de chien errant à la rue à bout de force et à bout de faim, c’est sa révolte à lui, sa manière de dire non, sa façon de témoigner, de sa souffrance, de sa solitude, de sa volonté, de sa liberté. Il est enfin lui-même tel que l’éternité le changera. C‘est le moment de relire la terrible phrase de Callimaque : ‘’ Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse.’’  . Serge K s’est donné sa propre mort lui-même, tout seul. Il a été son propre Dieu.

  Le livre n’est pas terminé. Serge K n’est pas mort. Charlélie Couture l’a tiré de l’oubli. A Sochaux la jeunesse a compris, des groupes de rock se sont formés. Passation de témoin, leur destin s’est mal terminé, mais aujourd’hui il y a ce livre et le souvenir de Serge K subsiste et continue à se transmettre de génération en génération…

  Jean-François Jacq n’a pas écrit une histoire triste. Simplement celle d’une survie, dans la mort, par la mort. Un livre terrible. Un chant d’expérience et d’innocence. Un livre en-deçà et au-delà de l’existence. Vous y apprendrez le revers de la formule de Nietzsche : ce qui vous tue vous rend aussi plus fort.

Attention, nous tenons-là un grand écrivain.

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Damie Chad 

 

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