Heurt Limite (chronique)

Chronique KR'TNT # 252 (revue). Octobre 2015

Heurt limite

Un livre poésie, dénué de toute anecdote. Respect infini devant la beauté de l'écriture et cette démarche qui ne triche pas avec le réel. Tauromachique, mais le toréador qui porte les estocades est aussi le taureau.


C'est l'histoire d'un homme qui court. Vers le centre de sa vie. Vous le suivez, ou plutôt il vous emporte sur son passage. Imaginez un film dont la caméra s'occuperait uniquement de l'acteur. Filmé au plus près. Pour les décors, vous vous débrouillerez comme vous pourrez. Sont absents. Invisibles. Le réalisateur opère seul. A supprimé tout ce qui est secondaire dans une vie. Les lieux, les évènements, les noms, les personnes. Une histoire sans comparses. Tout se passe dans la tête. Le cerveau fait office de filtre et de bouchon. Empêche le monde de rentrer, et le moi de se diluer dans le spectacle de l'univers. Aucun risque de vous ennuyer, le corps est mal bâti, mais la tête est bien pleine. D'une blessure sanguinolente, qui suppure indéfiniment. Notre arrivée au monde n'est pas une partie du plaisir. Nous arrivons ici-bas dans un flot visqueux de liquides amniotiques, de souffrances, de sang et de merde. Les individus normaux s'en détachent au plus vite. D'autres sont comme les poussins maladroits qui ne parviennent pas à se séparer de la coquille brisée qui leur reste collée sur la tête. C'est ainsi, le monde est peuplée d'injustices et pour certains la plus grande d'entre elles résident dans le simple fait de vivre. 

Donc un homme qui rentre au plus profond de lui-même. Ne parlez pas d'introspection artistique. Aucune pose masochiste, aucun penchant décadentiste dans ce qui n'est pas une démarche, mais une course folle vers la mort. Parfois la vie est si dure qu'il vaut mieux chercher refuge dans le seul bunker délabré qui s'offre à nous : nous-mêmes, notre esprit, notre âme – appelez cela comme vous voulez – même si notre refuge est percé comme une passoire, comme un coffre-fort, comme une vieille durite pétée. S'arrêter, se fixer, équivaudrait à mourir. Cette fuite en avant en soi-même n'est pas un choix mais une obligation êtrale. Pas question de jeter l'ancre. Une seule solution laisser filer l'encre sur le papier. L'unique échappatoire est là, comme une artère tranchée qui pisse de tout son sang. Ecriture rouge pour une existence noire.

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L'a pas trouvé le bonheur en débarquant dans notre monde Jean François Jacq. N'est pas le seul, il y en eut d'autre avant lui, et des plus prestigieux qui se sont fadés les chiennes hécatiennes de la maladie, de la souffrance, et les morsures de la plus cruelle de la meute impitoyable, cette dangereuse inaptitude à vivre qui vous pousse dans les derniers retranchements de votre corps. Ont des noms qui sonnent comme des défis, l'Antonin Artaud du Pèse-Nerf ou l'Arthur Rimbaud d'Une Saison en Enfer. C'est dire combien l'écriture est rabotée jusqu'à l'os, qu'entre la membrane du rêve et la matière osseuse il ne reste rien, ni la peau, ni la chair. Vraiment pas de veines. Et pourtant cette absence qui fait si mal.

Pour l'itinéraire nous lâcherons les grands mots, la maladie, l'enfermement, l'hôpital, la mort, le sexe, l'errance, la rue, l'alcool, la solitude. Beau tableau, de quoi noircir la page blanche du vide infini. Les situations se répètent, pas d'issue au labyrinthe, obligé de tourner – non pas en rond, ce serait trop facile – mais en spirale, jusqu'à vriller la paroi de l'isolement et parvenir à disjoindre les panneaux de votre finitude. Attention danger : s'extirper de la misère métaphysique de l'Homme pour se colleter à la déréliction du monde n'est pas non plus une solution merveilleuse. A croire que les deux tares congénitales de l'ère conjuguent leurs efforts pour vous persuader qu'au-dedans comme au-dehors il n'y a pas davantage de joie, rien de mieux à espérer. C'est ainsi que l'on devient fou, mais c'est l'ultime claustrale self-made-man enclosure que Jean-François aura refusée. S'est battu pour sortir de ce tourbillon fatal, se cramponner à une planche de salut, un débris du naufrage généralisé de la vie. Est parvenu à se hisser sur un frêle radeau, n'imaginez rien de rose, la main secourable qui se tend vers vous pour vous hisser hors de l'abîme juste deux secondes avant l'engloutissement. Non la seule personne qu'il ait trouvée, c'est lui-même. Il faut compter sur ses propres faiblesses. Difficile, mais ne pariez que sur vous-même. 

Une chambre à soi, juste pour recomposer le puzzle de la scène initiale, je ne vous la raconte pas, à peine le début, dans un cimetière. L'on est près de Marthe et l'Enragé de Jean de Boschère. Lisez, vous comprenez pourquoi le Boschère a passé le reste de sa vie à écrire sur la beauté des fleurs et le chant des oiseaux. Quand l'humain est trop humain, vaut mieux aller voir ailleurs. Pour Jean-François Jacq, le salut viendra du noir. Désormais il noircira les pages. Trouve enfin une béquille hors de soi qui lui permet de se tenir droit. N'en est pas pour autant un handicapé de l'existence, c'est un miroir sur lequel il s'appuie. Se penche dessus et l'image de lui-même qu'il y entrevoit n'est pas tendre. Sombre figures de mots aux éclats aussi perçants que des éclats de verre ensanglantés. D'ailleurs le livre suivant se nommera Hémorragie à l'Errance. De la suite dans les idées, sang unique. Voir chronique ci-dessous pour ceux qui aiment la littérature.

Un livre poésie, dénué de toute anecdote. Respect infini devant la beauté de l'écriture et cette démarche qui ne triche pas avec le réel. Tauromachique, mais le toréador qui porte les estocades est aussi le taureau

Damie Chad.


KR'TNT ! a rock littl blog'n'roll.

Lien direct vers la livraison 252. Au sommaire : Dan Kroha, Midnight Scavangers, Hot Chikens, Raw Power, Jean-François Jacq 

Krtnt 252 couverture


 

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