KR'TNT - Chronique Ian Dury

KR'TNT #332 - Ian DURY. Chronique de Damie Chad.

Chez Ring l'on aime bien le ding-ding de la cloche qui annonce la reprise des rounds. Sont pour l'édition à la hussarde, tambour battant et droit devant. Marquent une prédilection pour les sujets chocs mais pas très chics. Ils aiment les thématiques politiques qui dérangent, les récits de meurtres ineptes, les thrillers sanguinolents, et la musique. Pas n'importe laquelle, pas les symphonies pastorales, préfèrent les lourdeurs cramoisies de Led Zeppelin. Z'ont des techniques de ventes agressives – ce sont leurs concurrents qui l'affirment – mais l'est vrai que parfois ils n'hésitent pas à vous ringpoliner la planche pour la rendre plus porteuse. Ainsi derrière ce pseudonyme de Jeff Jacq, effilé comme une lame de faux, ne se cache pas vraiment un auteur que nous aimons bien chez KR'TNT ! Jean-François Jacq, dont nous avons déjà chroniqué : Bijou : vie mort et résurrection d'un groupe passion (voir livraison 189 du 15 / 05 / 14), Hémorragie à l'errance et Heurt Limite (252 du 29 / 10 / 15 ), Fragments d'un amour suprême ( N° 273 du 17 / 03 /16 ), des livres forts, de passion, de tendresse, une littérature de traversée des tumultes existentiels, de résistance et de survivance.
Chez Ring ils ont dû sauter de joie lorsqu'il leur a proposé un bouquin sur Ian Dury, je suppose qu'ils l'auraient viré comme un malpropre s'il avait argumenté pour une bio sur Donovan, trop beau, trop sage, trop propre, mais bingo pour Ian Dury, un poliomyélite de guingois prêt à tomber du côté par où il penche, si mal-foutu que vous ne pouvez le croiser dans la rue sans lui cracher dessus, et en plus ce débris irréparable, cette lie titubante de l'humanité, cet avorton de moineau hydrocéphale vous a pondu une oeuf d'alligator géant, l'hymne définitif de la nouvelle trinité – pas la douteuse réunion, un tantinet pédérastique, du fils, du père, et du Saint-Esprit - jugez-en par vous-mêmes, un cocktail explosif de trois composants salvateurs, du sexe, des drugs et du rock. Une triple addiction à laquelle vous ne sauriez manquer de succomber. Pas de précipitation, commençons par le commencement.
Acte 1 : la conception : le jeune père, prolétaire et insouciant – deux défauts, le premier peu recommandable - s'est comporté comme le coucou, a déposé son petit spermatozoïde dans le nid moussu d'une jeune charderonnette de bonne famille. 
Acte 2 : naissance en 1942. Cette mésalliance ne pouvait durer. Le paternel sera doucement rejeté du cercle familial, pas viré comme un malpropre, écarté, mais admis à voir l'enfant régulièrement.
Acte 3 : le bonheur. Bébé couvé par trois bonnes fées - mère, soeur, tante - garçonnet élu roi de la maison, bambin câlin et intelligent. Une enfance dorée, choyée.
Acte 4 : the end of the dream : vous pouvez arrêter la lecture maintenant et rester sur cette bonne impression. C'est que le destin aux ailes de fer s'en vient frapper à la porte. Un peu d'eau croupie de la pataugeoire de la piscine que le petit Yan avale et recrache aussitôt. Quinze jours plus tard, la polio lui tord le corps, à un doigt de la mort...
Acte 5 : tout ce qui va suivre.

Suis un peu déçu. Pas par le livre. Par Ian Dury. En gros, je ne le trouve pas très sympathique. Ce qui n'enlève rien à son talent. Moi jusqu'ici n'avais rien à lui reprocher. Je n'avais pas lu les deux biographies publiées en anglais, raté son biopic, ce french book tombe donc à pic, et m'y suis précipité dessus. Ne s'agit pas de ma part d'un simple état d'âme. Quelque chose de plus inquiétant, à lire cette vie surgit une question essentielle mais ici la réponse est surlignée au stabilo rouge sang. Serais-je en d'autres circonstances que celles qui m'ont été données un autre Moi que moi, certaines déclinaisons existentielles seraient-elles capables d'influer la nature de ce que Valéry appelait le Moi invariant ? Et la vie de Ian Dury aurait tendance à contredire cette notion rassurante d'invariance royale de notre égo, serions-nous aussi malléable qu'une étendue de cire turlupinée par la pression de nos doigts !

Suite à son état de santé le jeune Ian Dury sera confronté à deux expériences aussi traumatisantes et enrichissantes l'une que l'autre. Une école primaire spécialisée regroupant les handicapés et un collège dans lequel il sera le seul élève en état d'handicap. Dans la première il apprendra la loi du plus fort. Physique, car les gamins ne se font pas de cadeau. Mentale, celle qui vous permet de serrer les dents et de ne jamais vous effondrer. Corollaire à ne pas oublier, les faibles ont toujours tort. Le principal est d'arriver à son but. Quel que soit le moyen. Les adultes – s'octroient l'agréable passe-temps de masturber les élèves - lui indiqueront les règles de la duplicité et des passe-droits que vous permet votre statut de chef. Ian a tout compris de la duplicité humaine. Profitez de la moindre faiblesse de votre entourage... 
En grandissant il jouera sur tous les tableaux, un tyran toujours insatisfait à la maison, à effrayer sa mère, et la mise en place d'un jeu de préemption attractive envers ses pairs. Ne s'agit pas de sourire niaisement à tous les copains, au contraire, s'agit de montrer sa supériorité intellectuelle et morale, de se faire reconnaître par une minorité sur laquelle il étendra peu à peu son autorité. Deux nouveaux enseignements essentiels, les individus sont d'autant plus manipulables une fois que vous avez pris l'ascendant sur le groupe. 
Doué en dessin, il recevra une bourse pour une école d'art. Finira par devenir professeur. Mais la vraie vie est ailleurs. Les filles, la musique, les amis. Malgré son corps déglingué, les demoiselles ne le repoussent subjuguée par sa charismatique volonté de puissance. Un parallèle serait à faire entre Dury et Lord Byron, qui sut être un Don Juan malgré son pied-bot et une stature par trop grassouillette, mais Ian Dury s'est vouée à une autre idole, Gene Vincent, chanteur exceptionnel, la voix certes, mais cette manière de porter toute la révolte du monde sur son dos, ne s'apercevra même pas au premier visionnage de La Blonde et Moi que Gene possède une atèle de fer qui soutient sa jambe brisée... 
Frise la trentaine lorsque la soudaine disparition du créateur de Be Bop A Lula – à trente-six ans - lui rappelle qu'il n'a encore rien réalisé de décisif de sa vie. Le constat n'est guère glorieux, s'est marié avec Betty Rathnel, une illustratrice dont les travaux lui apparaissent bien supérieur à sa propre oeuvre picturale. Ne sera pas peintre, sera chanteur. Petit iota à cette vocation, est incapable de jouer d'un instrument, ne sait pas chanter, ne parvient même pas à poser sa voix... Désormais il sera le gars parti de rien pour arriver à quelque chose. 
Ce sera donc un groupe, Kilburn and the High Roads, y collent ses amis qui possèdent un instrument et vogue la galère. Dury amène sa culture rock, celle des teddies et des pionniers, s'essaye à Eddie Cochran... pas évident, lui faudra deux ans pour apprendre à caler sa voix, l'on ne s'étonne pas du turn over dans le combo, les premiers temps sont difficiles, les musicos se découragent, et puis tout de suite Ian s'impose comme le leader, normal c'est lui qui chante, c'est lui qui compose les textes - on les range à égalité pour leur qualité avec ceux des Kinks - se fait aider pour la mise en musique, petit à petit le groupe prend de l'assurance. Tombe au moment opportun. Le public est fatigué des mastodontes, concerts chers et un peu trop amorphes, l'on veut s'amuser, boire, danser et draguer, si par-dessus le groupe est bon, le bonheur est à portée de la main. Dury et ses potes seront des premiers à donner des gigs dans les pubs, le pub rock est en train de naître, une espèce de retour aux sources de l'énergie primale. Sont devenus bons, enregistrent un premier single, puis un deuxième, puis Handsome un album raté... 
Mais il y a plus grave. Le pub rock est en perte de vitesse et les Kilburns n'ont pas su capitaliser sur cette vague porteuse. Ont été des pionniers dans leur genre, et sont maintenant considérés comme des has been. Mais il y a encore pire. Dury se sent dépossédé. Malcolm McLaren rôde autour d'eux. A emmené son protégé, un certain Johnny Lydon, assister aux concerts des Kilburns, et lorsque pour la première fois Ian assiste à une prestation des Sex Pistols, il pense voir son propre clone, cette attitude de Johnny le Pourri de chanter le dos arqué sur le micro, c'est du Dury cent pour cent ( empruntée à Gene Vincent ), et cette manière de grommeler les mots, de les expectorer comme des bacilles de Kock, exportation directe et pirate venue de cette manière de Dury à davantage gloussoter les lyrics qu'à les chanter, parrain du punk et arrière-grand-père du rap ! 
L'avait un train d'avance et a raté la correspondance. Un truc à se foutre en l'air. Pas dans les habitudes de Dury, a perdu une bataille mais compte bien gagner la guerre. Exunt les Kilburns, voici les Headblocks, coup sur coup Dury pond deux chef-d'oeuvres, le single Sex, Drugs and Rock'n'roll, la formule définitive que tout le monde avait sur le bout de la langue et que personne n'avait eu l'idée de fracasser sur un vinyl comme l'oeuf de Colomb sur la table de ses détracteurs. N'eût-il commis que ce seul titre que la gloire de Dury n'en serait pas moins irréfragable. Mais voici l'album, New Boots and Panties, rien de mieux qu'une odeur de culotte pour attirer les renifleurs, un des sommets du rock anglais, la pochette est déjà un poème à elle toute seule, une sucrerie à la nitroglycérine, de la mort aux rats, de la confiture en barre pour la cochonceté de l'espèce humaine. Et puis ce chef d'oeuvre hommagial qu'est Sweet Gene Vincent. 
Et ce n'est pas fini, 1978 sera l'année Dury, encore deux hits, le Hit Me with the Rhythm stick précédé de What a Waste et suivis de deux albums Wottabunch, et Do it Yourself qui sont bien accueillis par le public... Dury and The Blockheads surfent sur la vague, les concerts sold out s'enchaînent, vu de l'extérieur, trois années qui épousent la courbe élégante et la trajectoire d'un missile dévastateur...
Vu de dedans, c'est moins beau. La puissance et l'argent engendrésés par le succès ne modèrent en rien les travers de son caractère vindicatif. Un peu pingre avec ses musiciens, mais ce qui le rend insupportable c'est sa manière de provoquer les conflits et de les gérer. Nos gestionnaires libéraux d'aujourd'hui auraient à apprendre de lui, ne connaît pas les conventions collectives, vous vire dès que vous ouvrez votre bouche, se débarrasse de vous comme d'un vulgaire rouleau de papier chiotte. Parfois il prend son temps, vous rend la vie impossible jusqu'à ce que la victime désignée craque et s'exclut elle-même. Quitte à vous rappeler deux mois après en dépannage ou parce qu'il a réalisé son erreur... Un principe simple : personne n'est indispensable sinon lui. Dès l'entrée dans les eighties la vague retombe, les nouveaux disques ne sont plus aussi forts et ne se vendent plus, lui qui était surtout accro au shit augmente sa consommation d'alcool, est en proie à de violentes colères conjuguées avec des périodes dépressives... 
Mais il sait rebondir, diversifie ses activités, théâtre, cinéma, télévision... est une figure aimée du public et exerce une emprise sur ses musiciens qui ne peuvent le lâcher tout à fait même quand il récupère leurs compositions pour les abîmer. Rares sont les séparations définitives. Relations fascinatoires. Ses enfants, ses compagnes sont auprès de lui lorsqu'un cancer du foie triomphe de ses dernières forces en mars 2000. 
Mais un artiste. Qui n'en a fait qu'à sa tête. A tort et à raison. Une volonté de fer. Qui a surmonté ses faiblesses physiques. L'a débuté le jeu de la vie avec des cartes manquantes, n'en a pas moins gagné la partie. L'a réussi à fomenter les troubles dont il rêvait. A se hisser par ses propres moyens sur la pointe des pieds et sa jambe malade sur la margelle de la célébrité. Qu'il a recherchée comme le sucre qui chasse l'amertume des fruits qui se sont abîmés en tombant de l'arbre. L'a jeté son argent par la fenêtre, a eu ses caprices de rock star, l'a été cruel et capricieux, reconnaissant aussi, mais a toujours tenu sa route. Une vie de rocker. Ni pire ni meilleure que celle de n'importe qui. Mais plus flamboyante, une comète. De celles qui magnifient et marquent à jamais la mémoire hominienne.
Jean-François Jacq ne nous cache rien. Explore les soubresauts de ce destin hors-norme. Ne porte jamais le moindre jugement sur lui. Même quand il pète une duryte. N'est pas sûr que nous ferons mieux que notre rebel-cockney en chef. N'enjolive pas. Mais l'on sent et l'on comprend le projet de Jeff Jacq, réaliser l'équivalent biographique et hommagial de l'hymne que Ian avait composé pour Gene Vincent, un tombeau mallarméen, qui l'enferme tout entier et l'exalte tel qu'en lui-même. 
Merci Jeff Jacq pour cet impétueux Sweet Ian Dury.


Damie Chad.

Retrouvez l'intégrale de la chronique (avec les photos) par ici.

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