Fragments (Jeanne Morisseau)

Une amour défunte
(Chronique de « Fragments d'un amour suprême » de Jean-François Jacq, par Jeanne Morisseau)

Si cela se pouvait, j'écrirais "Une amour défunte" pour titrer le papier qui narre le dernier récit autobiographique de Jean-Francois Jacq, "Fragments d'un amour suprême". Mais le français ne le permet pas. Alors pourquoi ce féminin ? Curieux ce regard presque inconscient sur l'histoire de ces deux hommes qui, dès le premier contact, se subjuguent l'un l'autre, par des heures de mots d'abord ; un coup de foudre comme il ne s'en passe qu'une fois dans sa vie, un amour fou - pour ne pas dire encore : une amour folle. Oh non, ces deux hommes, proches dans leur complémentarité - le sage, l'égaré, le grand, le petit, le lettré, l'intuitif... - sont des hommes simplement - ni des tapettes, ni des pédés, ni des fiottes, ni des tarlouzes - et qui s'aiment sans se cacher, au grand jour, jusqu'au bout, au bout de la vie, jusqu'au fond de la tombe. 149 jours, à peine deux saisons ensemble. Partages intimes en mots, en chansons, bruits de peau, battements de cœur, et érections jouissives. Mais le mal rôde. D'emblée on connaît l'issue fatale. Daniel - l'homme-enfant, le plus petit des deux, et le narrateur - qui ne se nomme jamais - assistent impuissants à la récidive d'un cancer, et les séances harassantes de chimiothérapie qui s'ensuivent. Mais, quelque soit la menace qui les étiole peu à peu, l'adoration qu'ils se portent l'un l'autre les sauve, les propulse dans un bonheur qui durera jusqu'à la fin, ultimement, au-delà de la souffrance physique et la peur de la mort et de la séparation. Ensemble, le temps de l'incarnation de ce lien fou, ils réparent leur manque d'amour, leurs familles ratées, les séquelles de leurs vies de vagabonds en quête d'éternité. Par la douceur, l'attention, les caresses des mots, leurs mains qui se touchent immuablement, contre les médecins ou pères homophobes et mère déplorable, ils vont s'esquinter dans la mort. Hormis les premières pages qui situent l'histoire et retracent le manque de celui qui n'est plus, « les fragments » de Jean-François sont comme un journal où il campe l'indicible grâce, friction entre Éros et Thanatos, dans une écriture à la fois trash et ailée. Le féminin se situe peut-être là dans l'antre de cette écriture rebelle : l'or de sa poésie. En effet, Jean-François Jacq incise, découpe, déroule, tranche et achève. On se prend de nausée devant le malheur, la haine, ou l'horreur que ces deux amants vont subir, mais toujours, en final, même dans les miasmes de la maladie, l'amour est sublime. L'agonie de Daniel, entouré des bras protecteurs de son « homme », son bien-aimé, se change littéralement en épopée d'amour. Le lecteur tombe dans un état d'urgence, dont il se relèvera difficilement, car cette histoire à vif est aussi la sienne. Celle de l'accompagnement dans la mort, de tout être adoré, et qui n'a pas vécu cette perte « suprême » ? On sait bien que la vie est bonheur et douleur. Et l'on se prête à penser : et si Daniel avait pu voir l'océan avant de mourir, le découvrant ainsi pour la première fois ? Si ses poumons fragiles avaient respiré l'air sauvage et iodé de la mer, se serait-il éteint de la même manière ? Il faudra faire renaître les cendres pour mieux les disperser. Il faudra tout ensevelir pour ouvrir la fenêtre aux chauds rayons du soleil. Ce livre cathartique, profondément émouvant, délivre notre auteur de sa peine incommensurable. Avec lui, l'espoir d'un autre demain.

Jf jacq jeanne morisseau

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