Lecture

Tout n'est que fragments...

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De Roland Barthes à Daniel Darc, via John Coltrane...

Tout n'est que fragments.

Ecrire. De quoi il en retourne...

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Je ne sais pas ce que cela veut dire, être écrivain. D'autant que je lui préfère la fonction d'auteur. Alors, quoi ? J'ai bien peur que la seule réponse se trouve en dehors du cadre, éminemment dans la marge, loin de la tiédeur à l'emporte-pièce, à bonne distance de la moindre terre conquise, s'agissant d'affirmer son style, à la fois sa fragilité et son intransigeance, au seul contact de l'envers du monde.
C'est précisément là où ça pue, là où ça transpire abondamment, que tout cela commence à devenir intéressant, en termes d'écriture.

Crédit photo : Kaléidoscope Bleu, 1998. Deux clichés reçus ce jour par la poste via un ami, et que je ne connaissais pas...

Deux ou trois épreuves...

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" Nous sommes le plus souvent obligés, nous autres écrivains,de nous répéter - voilà la vérité. Nous avons subi, au cours de notre vie, deux à trois épreuves capitales et bouleversantes que nous avons cru impossible, sur le moment, que qui que ce soit d'autre ait pu être à ce point secoué et broyé et stupéfait et aveuglé et battu et brisé et illuminé et récompensé et humilié. A la suite de quoi, nous apprenons plus ou moins bien, à écrire, et nous ressassons ces deux ou trois épreuves sous une forme toujours nouvelle, jusqu'à dix et cent fois, tant qu'elles plaisent aux lecteurs ".
Francis Scott Fitzgerald, in " De l'écriture ". 

Des attentats contre la certitude

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Mes voisins me considèrent de loin. Pour les uns, je suis un demeuré social; pour les autres, un misanthrope atrabilaire. La majorité évite de passer sur le trottoir. Craignent-ils que les livres soient des bombes à retardement ? Des attentats contre les certitudes. 
Pierre Drachline, in Borinka (2010).
A la mémoire de Pierre Drachline, auteur et directeur éditorial des édtions de Cherche-midi,qui s'est éteint le 4 décembre dernier. J'avais eu l'occasion de le rencontrer. Il avait pris soin de lire mon prochain récit - Fragments d'un amour suprême, à paraître en février 2016 - où quelques mots bienveillants de sa part y ont été insérés en exergue.

 

 

Alors vous voulez être écrivain ?

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si cela ne sort pas de vous comme une explosion/ en dépit de tout, / n’écrivez pas./ Si cela ne vient pas sans sollicitation de votre cœur et votre esprit et votre bouche et vos tripes,/ n’écrivez pas. / S’il vous faut vous asseoir des heures / à fixer votre écran d’ordinateur / ou plié en deux sur votre machine à écrire/ à chercher les mots,/ n’écrivez pas./ Si vous le faites pour l’argent ou la gloire,/ n’écrivez pas. / Si vous le faites parce que vous voulez/ mettre des femmes dans votre lit,/ n’écrivez pas./ S’il vous faut rester assis là/ réécrivant encore et encore, / n’écrivez pas. / Si c’est déjà difficile rien que d’y penser,/ n’écrivez pas./ Si vous essayez d’imiter l’écriture de quelqu’un d’autre,/ oubliez./ Si vous devez attendre que cela rugisse hors de vous,/ alors attendez patiemment./ mais si cela ne rugit jamais hors de vous,/ alors faites autre chose. / S’il vous faut le lire à votre femme/ ou votre compagne ou à votre compagnon/ ou vos parents ou qui que ce soit,/ vous n’êtes pas prêt./ Ne soyez pas comme tant d’écrivains,
ne soyez pas comme ces milliers de gens qui se targuent d’être écrivains,/ ne soyez pas superficiel et ennuyeux et prétentieux, ne vous consumez pas d’un amour narcissique./ Les librairies du monde ont/ baillé jusqu’à s’assoupir d’écrivains/ comme ceux-là./ N’en rajoutez pas./ N’écrivez pas./ A moins que cela ne sorte de votre âme comme une fusée,/ à moins que rester muet ne vous rende fou ou suicidaire ou assassin./ N’écrivez pas./ A moins que le soleil en vous/ ne vous brûle les tripes,/ N’écrivez pas./ Quand le moment viendra,/ et si vous avez été choisi,/ cela se fera tout seul et cela continuera/ jusqu’à votre mort ou jusqu’à ce que cela meurt en vous./ Il n’y a pas d’autre manière/ et il n’y en a jamais eu d’autre.

Charles Bukowski. Poème posthume publié en 2003. 

Commune présence (Réne Char). Extrait.

1charreneTu es pressé d´écrire/ Comme si tu étais en retard sur la vie/ S´il en est ainsi fais cortège à tes sources/ Hâte-toi/ Hâte-toi de transmettre/ Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance/ Effectivement tu es en retard sur la vie/ La vie inexprimable/ La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t´unir/ Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses/ Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés/ Au bout de combats sans merci. 
René Char, extrait de " Commune présence ", in Le marteau sans maître (1934).

Fragments d'un amour suprême (éditions unicité. A Paraître en février 2016).

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Premier test maquette couverture de mon cinquième livre. Je tenais à vous le faire partager. Il s'agit donc de mon troisième récit (autobiographique) ... ou comment mettre en mots l'agonie d'un amour fou, enterré de mes propres mains. Heureusement, il y a les mots, non pas pour se venger de quoi que ce soit, mais afin de donner à lire (et entendre) ce qu'il y a de profondément humain dans notre destinée. Je suis extrêmement fier de tous mes livres, je l'avoue. Celui-ci, encore plus. Un bienfait. De par mes récits autobiographiques, de par évidemment mon parcours, j'ai tendance à considérer mon écriture comme étant une question de vie ou de mort. Et le mot bienfait prend alors tout son sens. Si je suis là, et encore de ce monde, c'est indubitablement grâce à l'écriture, et à moult auteurs m'ayant permis de maintenir la tête hors de l'eau; et ayant su me montrer le chemin...
Crédit photo. Kaléidoscope Bleu ('La disparition', de Dan Vimard).

L'écriture comme un couteau (que l'on enfonce)...

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C'est difficile, et contradictoire, de s'aventurer à dire : je suis écrivain. La méprise est profonde. Quelqu'un qui écrit est, avant tout, plongé dans l'acte d'écrire. C'est avant tout cela, et qui plus est uniquement cela que le prétendant se devrait de revendiquer et non un titre, illégitime, celui d'écrivain, prodiguant l'impression que cet acte en lui-même, déjà, s'interrompt; et fait indéniablement partie du passé. Là où écrire, comme le rappelle judicieusement Annie Ernaux se doit d'être " une sorte d'exploration totale ". L'écriture comme un couteau, donc. Cette lame en ce vide de la page blanche qu'il s'agit d'enfoncer profondément, présentement. Intensément. Au départ, une sensation nue, et puis seulement après, trouver les mots. Annie Ernaux de citer cette phrase du peintre Pavel Filonov, exergue à l'acte même d'écrire : " Quand on éprouve de la difficulté à faire quelque chose, il faut continuer, c'est en découvrant la solution qu'on fait vraiment quelque chose de nouveau ". Nulle doute que ce livre entretien réalisé à distance entre Frédéric-Yves Jeannet et Annie Ernaux, pose la question de la véritable raison d'écrire et de son aboutissant, son pendant, toute raison d'être des livres où " ce qui compte, c'est ce qu'ils font advenir en soi et hors de soi", Ernaux de marteler. C'est ni plus moins à un cours magistral qu'elle nous invite au delà-même du regard à poser sur son oeuvre, et tout du long duquel elle nous incite à nous interroger, et à commencer par cesser de prendre la pose en éructant : je suis écrivain. N'oublions pas qu'en bout de piste de cet énoncé désarmant d'inutilité, de cette pose infiniment vide de sens, écrivain, il y a le mot " vain ".         

Cette aire de résistance: se cultiver.

1992. Ce ne fût pas rien que de rentrer, me concernant, à 28 ans, à l'université. Saint-Denis Paris VIII (anciennement Vincennes), étant la seule université en France où il est possible de rentrer sans le bac. J'avais interrompu mes études en tout début de BEP. Pris dans la spirale de l'errance depuis mes 15 ans. La rue durant plusieurs années, etc. Etant enfant, faute d'attention, de moindre parole, de geste d'amour, j'ai toujours eu un rapport intime et particulier aux mots. Ma seule issue, à partir de 12 ans, étant de noircir du papier. Entamer un dialogue, au-delà du fait de ne me parler quasiment qu'à moi-même. Je suis sorti de Paris VIII en 1995, Licence en arts du spectacle en poche. 17 de moyenne, côté UV. De ma première année de DEUG, je me souviens avoir étudié jour et nuit. La peur de ne pas être à la hauteur. La toute première option pour m'en sortir étant de me cultiver; afin de m'en sortir et de ne pas sombrer dans la bêtise humaine. Il n'y a qu'en possédant un bagage culturel que l'on parvient à avoir un regard juste sur ce monde. Alors oui, de ce point de vue, si l'on se demande vraiment à quoi sert la culture, si elle a vraiment une nécessité. Elle en a une. Cette aire de résistance qu'elle nous procure. Une imparable raison d'être qu'il faut continuellement, incessamment revendiquer.  

Ma première raison d'écrire (...)

(...) ce serait mon amour incommensurable pour les mots. C'est en eux, en l'absence d'amour/ affection, étant enfant, que j'ai trouvé refuge. Ecrire, alors, en ce qui me concerne, est devenu, au fil du temps, une question de vie et de mort. J'aurai beau jeu d'énoncer que si je n'écris pas, je crève (la lecture étant l'autre pendant de mon état de résistance). Et pourtant, c'est un fait. Proéminence que je valide, à l'extrême : si je n'écris pas, je crève. Tel est mon ressenti, de plus en plus. Ce vers quoi, ce en quoi je me jette.

Disparaître. Etienne Ruhaud (éditions Unicité.) 2013

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Je ne suis pas un lecteur ordinaire, saisi de plein fouet par l’inéluctable se profilant de page à page, hanté par le personnage de Renaud dont la descente m’est, au demeurant, éminemment familière. Ayant connu la rue à l’âge de dix-neuf ans, et ce durant plusieurs années, je ne suis absolument pas en mesure de faire preuve de complaisance à l’égard du roman d’Etienne Ruhaud. Roman, je l’avoue d’emblée, le mot me gêne. Il me dérange d’autant plus que l’auteur nous met face à une histoire romancée, et que nous en dépassons rapidement le cadre, Ruhaud nous invitant à pénétrer l’envers de ce quotidien nauséabond, se suffisant à lui seul pour n’avoir à apporter aucune explication quant aux raisons de la chute de son personnage. Lorsque le processus est en marche, rien ne peut plus l’arrêter. Et c’est l’une des grandes réussites de ce livre.  Ne pas donner à comprendre. Renaud ne m’est pas donc pas étranger (d’où ce rejet  à l’égard du terme roman). Je suis tout près de lui au fil de la lecture de Disparaître, à ses côtés à un point tel que je ressens exactement le vide se faire en son corps, et que je me surprends – ce qui n’est nullement mon habitude de lecteur – à en murmurer les mots, happé par la justesse de la mécanique anthropologique de Disparaître. Sachez-le. Ruhaud ne vous a pas dupé. Ruhaud de nous conter une histoire somme toute banale, puisque c’est ainsi que nous côtoyons ceux dont les corps finissent par éclater sur le pavé. Combien de morts, précisément à Thiais, carré des indigents, dans la plus grande indifférence ? Le lecteur que je suis tient à remercier l’auteur que tu es pour cet immense Disparaître, d’un point de vue littéraire, mon cher Etienne. L’auteur que je suis le considère comme frère de sang de mon récit (Hémorragie à l’errance), traitant de mes années passées à la rue. Pas un seul jour sans que je n’y pense. Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort, jusqu’à ce qu’à mon tour, communément à Renaud, peut-être bien dans mon lit mais empreint de la même liquéfaction que ce personnage en résonance avec ce que je suis, jusqu’à ce qu’à mon tour je disparaisse. Un livre de cet acabit ? Il y a bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

Carson McCullers ou le miracle de l'écriture.

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Au-delà de la thématique enivrante de ce Frankie Addams de toute beauté, publié pour la première fois en 1946, traitant de ces instants éblouissants où l'on bascule de l'enfance à l'adolescence, je retiens cette spirale de l'urgence de l'écriture, ce besoin irrépressible d'en passer par les mots, par le mot à mot, et c'est là ce qui rend tout à fait poignant ce roman où Frankie et Carson ne font finalement qu'un. L'histoire tourne autour de quelques faits, très peu en vérité, et pourtant Carson parvient de façon magistrale à nous tenir en haleine. Un écrivain ne doit jamais perdre de vue son lecteur, ne jamais le lâcher, le happer, l'embarquer du premier jusqu'au tout dernier mot dans son histoire, son univers. C'est la principale leçon que je tire de la lecture de ce roman. Même si je ne parviens qu'à écrire des récits autobiographiques, j'ai conscience à quel point il faut aimer ces personnages, fictifs ou bien ayant réellement existés, les aimer d'un amour incommensurable; et c'est ainsi qu'ils jaillissent et débordent à profusion de chaque page.      

A l'est. Jeanne Morisseau (éditions Unicité.) 2015

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Chaque lecture possède sa propre histoire. J'avais promis à Jeanne de lui transmettre mes impressions de lecteur. Non pas que le temps passe, et rien, mais je suis dans l'incapacité même de transporter " A l'est " de pièce en pièce. Inutile de préciser qu'il ne trouvera pas non plus sa place au fond d'un sac, transbahuté de voyage en voyage, sorti au gré de ces petits moments voués à la lecture. Je ne le peux pas pour la simple et bonne raison qu'il a de lui-même élu domicile à mon chevet. Et qu'aussi étrange que cela paraisse, il ne peut pas/ plus le quitter. Fort de 352 pages, la lecture de son premier livre, A l'est, risque dans ce cas d'être longue. Quelques pages jour après jour, juste avant de trouver le sommeil. Je me décide donc de retranscrire mes impressions de lecture en cours, pareil à une bouée que l'on lance à la mer. Et elle est vaste, cette lecture, ce long voyage que je qualifierais d'égarement à travers mots. Il faut accepter de faire le deuil de quelque chose. C'est ce que Jeanne tente de faire, et si vous vous laisser prendre au jeu de ses mots, soyez-en sûr, rien ne pourra vous faire chavirer. Tout est solide, non point liquide dans la façon dont Jeanne aborde ce vaste inconnu qui, à mes yeux, n'est pas terrestre, mais se présente comme un océan sans fond, sans fard, sans eau. La couverture donne le ton, ce bleuté à venir sera intense. " Ecrire est devenu un mal nécessaire ", nous met en garde Jeanne. Nous rentrons ainsi de plein fouet dans son intimité, cette recherche époustouflante de l'amour, cet écoulement de mot en mot, qui nous parviens dès lors que Jeanne nous révèle qu'elle a cessé d'écrire. Alors de quoi parlons-nous ? Mais la croyance, celle de Jeanne, femme en bordure de ruines, sa propre vie, est continuellement présente en vue et afin d'éviter le permanent naufrage. Se sauver et opter pour une seule et unique direction. A l'est. Lecture en cours. Je ne suis plus qu'un passager. Et ce n'est pas un hasard si ce premier livre de Jeanne a trouvé sa place à mon chevet. C'est bel et bien et là qu'il doit être. Le lecteur est sur le point de s'éteindre, là où toute la frénésie des mots de Jeanne s'avère une peur, une douleur, une vie continuellement en train de rompre et à reconstruire au moment même où elle s'affole, échangée à la hâte contre quelques phrases, à une époque où autour d'elle, autour de nous, indubitablement en nous, tout est train de s'effondrer à mesure que l'on avance. C'est là que se situe la force de livre de Jeanne, s'évertuant à poser, de paragraphe en paragraphe l'insatiable question : Avons-nous encore la force de lire ? Et cette question, essentielle, si vous acceptez de la laisser se fracasser en votre cerveau, en fera émerger mille et une autres, échos morrissien, de mot en mot, funestes battements : avons-nous encore la force d'aimer ? La force d'écrire ? La force de trouver la rage nécessaire à tous ses actes de la vie qui ne semblent résolument plus de notre époque ? A l'est. C'est la direction que Jeanne, écrivain se refusant d'écrire, nous indique. Pour la simple et bonne raison qu'il n'y en a plus d'autre. Et refermant peu à peu ma pensée, celle que je porte vers Jeanne, je songe alors à la puissance de feu d'un écrivain que Jeanne connaît peut-être, Frédéric-Yves Jeannet. J'y songe, tandis que la meute de chiens hurlent dans le lointain. Non, ce ne sont pas des chiens, mais des restes humains, à perte de vue. Les fantômes, amis, ennemis, frères, mère et amours de jeanne morisseau, sans majuscules, l'aviez-vous seulement remarquer, à même la couverture de son récit, qui se consument...