éditions Unicité

Tout n'est que fragments...

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De Roland Barthes à Daniel Darc, via John Coltrane...

Tout n'est que fragments.

Des attentats contre la certitude

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Mes voisins me considèrent de loin. Pour les uns, je suis un demeuré social; pour les autres, un misanthrope atrabilaire. La majorité évite de passer sur le trottoir. Craignent-ils que les livres soient des bombes à retardement ? Des attentats contre les certitudes. 
Pierre Drachline, in Borinka (2010).
A la mémoire de Pierre Drachline, auteur et directeur éditorial des édtions de Cherche-midi,qui s'est éteint le 4 décembre dernier. J'avais eu l'occasion de le rencontrer. Il avait pris soin de lire mon prochain récit - Fragments d'un amour suprême, à paraître en février 2016 - où quelques mots bienveillants de sa part y ont été insérés en exergue.

 

 

Fragments d'un amour suprême (éditions unicité. A Paraître en février 2016).

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Premier test maquette couverture de mon cinquième livre. Je tenais à vous le faire partager. Il s'agit donc de mon troisième récit (autobiographique) ... ou comment mettre en mots l'agonie d'un amour fou, enterré de mes propres mains. Heureusement, il y a les mots, non pas pour se venger de quoi que ce soit, mais afin de donner à lire (et entendre) ce qu'il y a de profondément humain dans notre destinée. Je suis extrêmement fier de tous mes livres, je l'avoue. Celui-ci, encore plus. Un bienfait. De par mes récits autobiographiques, de par évidemment mon parcours, j'ai tendance à considérer mon écriture comme étant une question de vie ou de mort. Et le mot bienfait prend alors tout son sens. Si je suis là, et encore de ce monde, c'est indubitablement grâce à l'écriture, et à moult auteurs m'ayant permis de maintenir la tête hors de l'eau; et ayant su me montrer le chemin...
Crédit photo. Kaléidoscope Bleu ('La disparition', de Dan Vimard).

Disparaître. Etienne Ruhaud (éditions Unicité.) 2013

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Je ne suis pas un lecteur ordinaire, saisi de plein fouet par l’inéluctable se profilant de page à page, hanté par le personnage de Renaud dont la descente m’est, au demeurant, éminemment familière. Ayant connu la rue à l’âge de dix-neuf ans, et ce durant plusieurs années, je ne suis absolument pas en mesure de faire preuve de complaisance à l’égard du roman d’Etienne Ruhaud. Roman, je l’avoue d’emblée, le mot me gêne. Il me dérange d’autant plus que l’auteur nous met face à une histoire romancée, et que nous en dépassons rapidement le cadre, Ruhaud nous invitant à pénétrer l’envers de ce quotidien nauséabond, se suffisant à lui seul pour n’avoir à apporter aucune explication quant aux raisons de la chute de son personnage. Lorsque le processus est en marche, rien ne peut plus l’arrêter. Et c’est l’une des grandes réussites de ce livre.  Ne pas donner à comprendre. Renaud ne m’est pas donc pas étranger (d’où ce rejet  à l’égard du terme roman). Je suis tout près de lui au fil de la lecture de Disparaître, à ses côtés à un point tel que je ressens exactement le vide se faire en son corps, et que je me surprends – ce qui n’est nullement mon habitude de lecteur – à en murmurer les mots, happé par la justesse de la mécanique anthropologique de Disparaître. Sachez-le. Ruhaud ne vous a pas dupé. Ruhaud de nous conter une histoire somme toute banale, puisque c’est ainsi que nous côtoyons ceux dont les corps finissent par éclater sur le pavé. Combien de morts, précisément à Thiais, carré des indigents, dans la plus grande indifférence ? Le lecteur que je suis tient à remercier l’auteur que tu es pour cet immense Disparaître, d’un point de vue littéraire, mon cher Etienne. L’auteur que je suis le considère comme frère de sang de mon récit (Hémorragie à l’errance), traitant de mes années passées à la rue. Pas un seul jour sans que je n’y pense. Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort, jusqu’à ce qu’à mon tour, communément à Renaud, peut-être bien dans mon lit mais empreint de la même liquéfaction que ce personnage en résonance avec ce que je suis, jusqu’à ce qu’à mon tour je disparaisse. Un livre de cet acabit ? Il y a bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

A l'est. Jeanne Morisseau (éditions Unicité.) 2015

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Chaque lecture possède sa propre histoire. J'avais promis à Jeanne de lui transmettre mes impressions de lecteur. Non pas que le temps passe, et rien, mais je suis dans l'incapacité même de transporter " A l'est " de pièce en pièce. Inutile de préciser qu'il ne trouvera pas non plus sa place au fond d'un sac, transbahuté de voyage en voyage, sorti au gré de ces petits moments voués à la lecture. Je ne le peux pas pour la simple et bonne raison qu'il a de lui-même élu domicile à mon chevet. Et qu'aussi étrange que cela paraisse, il ne peut pas/ plus le quitter. Fort de 352 pages, la lecture de son premier livre, A l'est, risque dans ce cas d'être longue. Quelques pages jour après jour, juste avant de trouver le sommeil. Je me décide donc de retranscrire mes impressions de lecture en cours, pareil à une bouée que l'on lance à la mer. Et elle est vaste, cette lecture, ce long voyage que je qualifierais d'égarement à travers mots. Il faut accepter de faire le deuil de quelque chose. C'est ce que Jeanne tente de faire, et si vous vous laisser prendre au jeu de ses mots, soyez-en sûr, rien ne pourra vous faire chavirer. Tout est solide, non point liquide dans la façon dont Jeanne aborde ce vaste inconnu qui, à mes yeux, n'est pas terrestre, mais se présente comme un océan sans fond, sans fard, sans eau. La couverture donne le ton, ce bleuté à venir sera intense. " Ecrire est devenu un mal nécessaire ", nous met en garde Jeanne. Nous rentrons ainsi de plein fouet dans son intimité, cette recherche époustouflante de l'amour, cet écoulement de mot en mot, qui nous parviens dès lors que Jeanne nous révèle qu'elle a cessé d'écrire. Alors de quoi parlons-nous ? Mais la croyance, celle de Jeanne, femme en bordure de ruines, sa propre vie, est continuellement présente en vue et afin d'éviter le permanent naufrage. Se sauver et opter pour une seule et unique direction. A l'est. Lecture en cours. Je ne suis plus qu'un passager. Et ce n'est pas un hasard si ce premier livre de Jeanne a trouvé sa place à mon chevet. C'est bel et bien et là qu'il doit être. Le lecteur est sur le point de s'éteindre, là où toute la frénésie des mots de Jeanne s'avère une peur, une douleur, une vie continuellement en train de rompre et à reconstruire au moment même où elle s'affole, échangée à la hâte contre quelques phrases, à une époque où autour d'elle, autour de nous, indubitablement en nous, tout est train de s'effondrer à mesure que l'on avance. C'est là que se situe la force de livre de Jeanne, s'évertuant à poser, de paragraphe en paragraphe l'insatiable question : Avons-nous encore la force de lire ? Et cette question, essentielle, si vous acceptez de la laisser se fracasser en votre cerveau, en fera émerger mille et une autres, échos morrissien, de mot en mot, funestes battements : avons-nous encore la force d'aimer ? La force d'écrire ? La force de trouver la rage nécessaire à tous ses actes de la vie qui ne semblent résolument plus de notre époque ? A l'est. C'est la direction que Jeanne, écrivain se refusant d'écrire, nous indique. Pour la simple et bonne raison qu'il n'y en a plus d'autre. Et refermant peu à peu ma pensée, celle que je porte vers Jeanne, je songe alors à la puissance de feu d'un écrivain que Jeanne connaît peut-être, Frédéric-Yves Jeannet. J'y songe, tandis que la meute de chiens hurlent dans le lointain. Non, ce ne sont pas des chiens, mais des restes humains, à perte de vue. Les fantômes, amis, ennemis, frères, mère et amours de jeanne morisseau, sans majuscules, l'aviez-vous seulement remarquer, à même la couverture de son récit, qui se consument...