Annie Ernaux

L'écriture comme un couteau (que l'on enfonce)...

Ernaux l ecriture comme un couteau

C'est difficile, et contradictoire, de s'aventurer à dire : je suis écrivain. La méprise est profonde. Quelqu'un qui écrit est, avant tout, plongé dans l'acte d'écrire. C'est avant tout cela, et qui plus est uniquement cela que le prétendant se devrait de revendiquer et non un titre, illégitime, celui d'écrivain, prodiguant l'impression que cet acte en lui-même, déjà, s'interrompt; et fait indéniablement partie du passé. Là où écrire, comme le rappelle judicieusement Annie Ernaux se doit d'être " une sorte d'exploration totale ". L'écriture comme un couteau, donc. Cette lame en ce vide de la page blanche qu'il s'agit d'enfoncer profondément, présentement. Intensément. Au départ, une sensation nue, et puis seulement après, trouver les mots. Annie Ernaux de citer cette phrase du peintre Pavel Filonov, exergue à l'acte même d'écrire : " Quand on éprouve de la difficulté à faire quelque chose, il faut continuer, c'est en découvrant la solution qu'on fait vraiment quelque chose de nouveau ". Nulle doute que ce livre entretien réalisé à distance entre Frédéric-Yves Jeannet et Annie Ernaux, pose la question de la véritable raison d'écrire et de son aboutissant, son pendant, toute raison d'être des livres où " ce qui compte, c'est ce qu'ils font advenir en soi et hors de soi", Ernaux de marteler. C'est ni plus moins à un cours magistral qu'elle nous invite au delà-même du regard à poser sur son oeuvre, et tout du long duquel elle nous incite à nous interroger, et à commencer par cesser de prendre la pose en éructant : je suis écrivain. N'oublions pas qu'en bout de piste de cet énoncé désarmant d'inutilité, de cette pose infiniment vide de sens, écrivain, il y a le mot " vain ".