A l'est

A l'est. Jeanne Morisseau (éditions Unicité.) 2015

9782919232888fs

Chaque lecture possède sa propre histoire. J'avais promis à Jeanne de lui transmettre mes impressions de lecteur. Non pas que le temps passe, et rien, mais je suis dans l'incapacité même de transporter " A l'est " de pièce en pièce. Inutile de préciser qu'il ne trouvera pas non plus sa place au fond d'un sac, transbahuté de voyage en voyage, sorti au gré de ces petits moments voués à la lecture. Je ne le peux pas pour la simple et bonne raison qu'il a de lui-même élu domicile à mon chevet. Et qu'aussi étrange que cela paraisse, il ne peut pas/ plus le quitter. Fort de 352 pages, la lecture de son premier livre, A l'est, risque dans ce cas d'être longue. Quelques pages jour après jour, juste avant de trouver le sommeil. Je me décide donc de retranscrire mes impressions de lecture en cours, pareil à une bouée que l'on lance à la mer. Et elle est vaste, cette lecture, ce long voyage que je qualifierais d'égarement à travers mots. Il faut accepter de faire le deuil de quelque chose. C'est ce que Jeanne tente de faire, et si vous vous laisser prendre au jeu de ses mots, soyez-en sûr, rien ne pourra vous faire chavirer. Tout est solide, non point liquide dans la façon dont Jeanne aborde ce vaste inconnu qui, à mes yeux, n'est pas terrestre, mais se présente comme un océan sans fond, sans fard, sans eau. La couverture donne le ton, ce bleuté à venir sera intense. " Ecrire est devenu un mal nécessaire ", nous met en garde Jeanne. Nous rentrons ainsi de plein fouet dans son intimité, cette recherche époustouflante de l'amour, cet écoulement de mot en mot, qui nous parviens dès lors que Jeanne nous révèle qu'elle a cessé d'écrire. Alors de quoi parlons-nous ? Mais la croyance, celle de Jeanne, femme en bordure de ruines, sa propre vie, est continuellement présente en vue et afin d'éviter le permanent naufrage. Se sauver et opter pour une seule et unique direction. A l'est. Lecture en cours. Je ne suis plus qu'un passager. Et ce n'est pas un hasard si ce premier livre de Jeanne a trouvé sa place à mon chevet. C'est bel et bien et là qu'il doit être. Le lecteur est sur le point de s'éteindre, là où toute la frénésie des mots de Jeanne s'avère une peur, une douleur, une vie continuellement en train de rompre et à reconstruire au moment même où elle s'affole, échangée à la hâte contre quelques phrases, à une époque où autour d'elle, autour de nous, indubitablement en nous, tout est train de s'effondrer à mesure que l'on avance. C'est là que se situe la force de livre de Jeanne, s'évertuant à poser, de paragraphe en paragraphe l'insatiable question : Avons-nous encore la force de lire ? Et cette question, essentielle, si vous acceptez de la laisser se fracasser en votre cerveau, en fera émerger mille et une autres, échos morrissien, de mot en mot, funestes battements : avons-nous encore la force d'aimer ? La force d'écrire ? La force de trouver la rage nécessaire à tous ses actes de la vie qui ne semblent résolument plus de notre époque ? A l'est. C'est la direction que Jeanne, écrivain se refusant d'écrire, nous indique. Pour la simple et bonne raison qu'il n'y en a plus d'autre. Et refermant peu à peu ma pensée, celle que je porte vers Jeanne, je songe alors à la puissance de feu d'un écrivain que Jeanne connaît peut-être, Frédéric-Yves Jeannet. J'y songe, tandis que la meute de chiens hurlent dans le lointain. Non, ce ne sont pas des chiens, mais des restes humains, à perte de vue. Les fantômes, amis, ennemis, frères, mère et amours de jeanne morisseau, sans majuscules, l'aviez-vous seulement remarquer, à même la couverture de son récit, qui se consument...