Journal de bord

Nous devrions tous tenir un journal de bord, parce qu'importe plus que tout ce qui résonne en nous. 

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Disparaître. Etienne Ruhaud (éditions Unicité.) 2013

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Je ne suis pas un lecteur ordinaire, saisi de plein fouet par l’inéluctable se profilant de page à page, hanté par le personnage de Renaud dont la descente m’est, au demeurant, éminemment familière. Ayant connu la rue à l’âge de dix-neuf ans, et ce durant plusieurs années, je ne suis absolument pas en mesure de faire preuve de complaisance à l’égard du roman d’Etienne Ruhaud. Roman, je l’avoue d’emblée, le mot me gêne. Il me dérange d’autant plus que l’auteur nous met face à une histoire romancée, et que nous en dépassons rapidement le cadre, Ruhaud nous invitant à pénétrer l’envers de ce quotidien nauséabond, se suffisant à lui seul pour n’avoir à apporter aucune explication quant aux raisons de la chute de son personnage. Lorsque le processus est en marche, rien ne peut plus l’arrêter. Et c’est l’une des grandes réussites de ce livre.  Ne pas donner à comprendre. Renaud ne m’est pas donc pas étranger (d’où ce rejet  à l’égard du terme roman). Je suis tout près de lui au fil de la lecture de Disparaître, à ses côtés à un point tel que je ressens exactement le vide se faire en son corps, et que je me surprends – ce qui n’est nullement mon habitude de lecteur – à en murmurer les mots, happé par la justesse de la mécanique anthropologique de Disparaître. Sachez-le. Ruhaud ne vous a pas dupé. Ruhaud de nous conter une histoire somme toute banale, puisque c’est ainsi que nous côtoyons ceux dont les corps finissent par éclater sur le pavé. Combien de morts, précisément à Thiais, carré des indigents, dans la plus grande indifférence ? Le lecteur que je suis tient à remercier l’auteur que tu es pour cet immense Disparaître, d’un point de vue littéraire, mon cher Etienne. L’auteur que je suis le considère comme frère de sang de mon récit (Hémorragie à l’errance), traitant de mes années passées à la rue. Pas un seul jour sans que je n’y pense. Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort, jusqu’à ce qu’à mon tour, communément à Renaud, peut-être bien dans mon lit mais empreint de la même liquéfaction que ce personnage en résonance avec ce que je suis, jusqu’à ce qu’à mon tour je disparaisse. Un livre de cet acabit ? Il y a bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

Dimanche dernier. Mon train dans...

... une vingtaine de minutes. Quelques dalles en béton fraîchement aménagées en vue de se poser, face à l'entrée de la gare d'Austerlitz située côté seine. Je prends place; me roule une cigarette. L'un vient m'en demander une. Je lui offre. Puis un second. Puis un troisième. Tous les paumés, pestiférés. A tour de rôle. Tous ceux qui rodent, SDF avec ou sans sacs, perclus aux abords de la gare. J'ai vingt minutes devant moi. Les dix suivantes consacrées à rouler une quinzaine de cigarettes. Quelques minutes encore, avant de rejoindre le quai. En fumer une à mon tour, à cet endroit, quasi leur univers, tout en restant soigneusement assis et en prenant juste le temps, le temps de respirer.

Oh combien il me faut lutter...

... pour ne pas sombrer. Oh combien les mots me sont inexorablement d'un immense secours. Les mots, les miens, ceux que j'empoigne à pleines mains, ces mots que je m'entête de remonter du fond de mon gouffre. Les mots des autres, insatiablement écrivains nourrissant une haute idée de l'art, celui d'écrire se présentant comme un vaste brûlot éminemment régénérateur. Le trouble. Un entendement dont la folie est soigneusement réglée, sachant que " les hommes qui n'ont en eux aucune folie sont des hommes à l'entendement vide et stérile ". Dixit Roland Barthes. Infiniment longue a été la période durant laquelle je n'ai eu de cesse de chercher mes mots. Des années de rumination. Je me sens désormais totalement libéré de ce carcan. Les mots me viennent, tout n'est plus question que de rythme, d'agencement sans nul douleur, sans nul tourment. Ma folie est dorénavant mienne. Je crois bien que j'ai franchi là une étape. On se tient toujours en bordure du vide dès lors que l'on se trouve face à soi-même. J'y suis. J'en connais le prix. Rubis sur l'ongle je l'ai payé, afin de pouvoir désormais écrire sans plus compter, tout en m'évertuant à continuer de lutter.  

 

   

Carson McCullers ou le miracle de l'écriture.

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Au-delà de la thématique enivrante de ce Frankie Addams de toute beauté, publié pour la première fois en 1946, traitant de ces instants éblouissants où l'on bascule de l'enfance à l'adolescence, je retiens cette spirale de l'urgence de l'écriture, ce besoin irrépressible d'en passer par les mots, par le mot à mot, et c'est là ce qui rend tout à fait poignant ce roman où Frankie et Carson ne font finalement qu'un. L'histoire tourne autour de quelques faits, très peu en vérité, et pourtant Carson parvient de façon magistrale à nous tenir en haleine. Un écrivain ne doit jamais perdre de vue son lecteur, ne jamais le lâcher, le happer, l'embarquer du premier jusqu'au tout dernier mot dans son histoire, son univers. C'est la principale leçon que je tire de la lecture de ce roman. Même si je ne parviens qu'à écrire des récits autobiographiques, j'ai conscience à quel point il faut aimer ces personnages, fictifs ou bien ayant réellement existés, les aimer d'un amour incommensurable; et c'est ainsi qu'ils jaillissent et débordent à profusion de chaque page.      

Thierry, portrait d'un absent (François Christophe, 1993)

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Le genre de portrait dont on ne se remet pas. Un découpage des plus judicieux et des plus précieux pour en arriver à ce résultat final. Un documentaire révélateur du parcours de cet adolescent portant déjà en lui les stigmates d’une vie qu’il ne pourra jamais, contrairement à tout un chacun, mené à bout. 1990. François Christophe réalise alors un court-métrage intitulé Les zonards, en référence aux marginaux passants le plus clair de leur temps dans le métro. Parmi les personnages qu’il rencontre, à la station Montparnasse, il y a Thierry. Que je suis sûr, après-coup, d’avoir déjà croisé, lors de mes années passées à la rue. D’où cet étrange coup de foudre, en ce qui me concerne, pour ce garçon, pour son parcours, son choix de vie qui résonne imperturbablement en moi comme un vertige ; un sombre écho. En 1992, François Christophe décide de faire un film sur Thierry. Mais le garçon est décédé, à 34 ans, d’une overdose. Il remonte le fil du temps ; va à la rencontre de son frère et de sa mère, et commence à poser les bases de ce documentaire qu’il intitule Thierry, portrait d’un absent. Mais il ne va pas manquer d’être surpris en apprenant que Thierry avait déjà fait l’objet d’un documentaire en 1972. Il était alors âgé de quinze ans. Ce documentaire de Bertrand Boulier s’intitule La bande. Et il va servir de fil conducteur à François Christophe, tant le choc est immense. Tout à coup, l’histoire de Thierry prend tout son sens. L’histoire de ce jeune adolescent qui capte, en 1972, tous les instants à filmer. Qui crève irrémédiablement l’écran. Qui s’érige en vedette de ce documentaire signé Boulier. Thierry a le même âge que les autres camarades de sa bande, mais il déjà tant à dire. Ce n’est pas tant physiquement qu’il tient à crever à ce point l’écran, mais de par son discours. Tout se dessine avec une grande radicalité, exactement comme si le choix de la rue était déjà fait. Il vit en permanence dans le square se trouvant à proximité de son domicile. Qu’est-ce que tu veux faire plus tard, interroge Boulier. Il ne veut rien faire. Tout est déjà joué, inscrit en sa personne, et il le revendique haut et fort. C’est un gamin dont la caméra ne peut plus se défaire (alors que le tournage initial était consacré à la bande). Déchirant et émouvant au plus haut point. François Christophe, plus que surpris par cette découverte, va réaliser un montage exceptionnel, entrecoupé d’images provenant de son documentaire, d’extraits de celui de Boulier, ainsi que de témoignages de proches ayant connu, croisé, aimé Thierry. Le document est magnifique, lutte contre l’oubli, lutte afin de laisser une trace indélébile. C’est peu dire que je me sens proche, frère, de ce gamin, dont les mots, à son âge, étaient tout aussi radicaux que les siens. Thierry, Portrait d’un absent, est à visionner de toute urgence. Le DVD est disponible sur le site doc.net films éditions, pour la modique somme de 8 €. Ne passez pas à côté.  


A l'est. Jeanne Morisseau (éditions Unicité.) 2015

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Chaque lecture possède sa propre histoire. J'avais promis à Jeanne de lui transmettre mes impressions de lecteur. Non pas que le temps passe, et rien, mais je suis dans l'incapacité même de transporter " A l'est " de pièce en pièce. Inutile de préciser qu'il ne trouvera pas non plus sa place au fond d'un sac, transbahuté de voyage en voyage, sorti au gré de ces petits moments voués à la lecture. Je ne le peux pas pour la simple et bonne raison qu'il a de lui-même élu domicile à mon chevet. Et qu'aussi étrange que cela paraisse, il ne peut pas/ plus le quitter. Fort de 352 pages, la lecture de son premier livre, A l'est, risque dans ce cas d'être longue. Quelques pages jour après jour, juste avant de trouver le sommeil. Je me décide donc de retranscrire mes impressions de lecture en cours, pareil à une bouée que l'on lance à la mer. Et elle est vaste, cette lecture, ce long voyage que je qualifierais d'égarement à travers mots. Il faut accepter de faire le deuil de quelque chose. C'est ce que Jeanne tente de faire, et si vous vous laisser prendre au jeu de ses mots, soyez-en sûr, rien ne pourra vous faire chavirer. Tout est solide, non point liquide dans la façon dont Jeanne aborde ce vaste inconnu qui, à mes yeux, n'est pas terrestre, mais se présente comme un océan sans fond, sans fard, sans eau. La couverture donne le ton, ce bleuté à venir sera intense. " Ecrire est devenu un mal nécessaire ", nous met en garde Jeanne. Nous rentrons ainsi de plein fouet dans son intimité, cette recherche époustouflante de l'amour, cet écoulement de mot en mot, qui nous parviens dès lors que Jeanne nous révèle qu'elle a cessé d'écrire. Alors de quoi parlons-nous ? Mais la croyance, celle de Jeanne, femme en bordure de ruines, sa propre vie, est continuellement présente en vue et afin d'éviter le permanent naufrage. Se sauver et opter pour une seule et unique direction. A l'est. Lecture en cours. Je ne suis plus qu'un passager. Et ce n'est pas un hasard si ce premier livre de Jeanne a trouvé sa place à mon chevet. C'est bel et bien et là qu'il doit être. Le lecteur est sur le point de s'éteindre, là où toute la frénésie des mots de Jeanne s'avère une peur, une douleur, une vie continuellement en train de rompre et à reconstruire au moment même où elle s'affole, échangée à la hâte contre quelques phrases, à une époque où autour d'elle, autour de nous, indubitablement en nous, tout est train de s'effondrer à mesure que l'on avance. C'est là que se situe la force de livre de Jeanne, s'évertuant à poser, de paragraphe en paragraphe l'insatiable question : Avons-nous encore la force de lire ? Et cette question, essentielle, si vous acceptez de la laisser se fracasser en votre cerveau, en fera émerger mille et une autres, échos morrissien, de mot en mot, funestes battements : avons-nous encore la force d'aimer ? La force d'écrire ? La force de trouver la rage nécessaire à tous ses actes de la vie qui ne semblent résolument plus de notre époque ? A l'est. C'est la direction que Jeanne, écrivain se refusant d'écrire, nous indique. Pour la simple et bonne raison qu'il n'y en a plus d'autre. Et refermant peu à peu ma pensée, celle que je porte vers Jeanne, je songe alors à la puissance de feu d'un écrivain que Jeanne connaît peut-être, Frédéric-Yves Jeannet. J'y songe, tandis que la meute de chiens hurlent dans le lointain. Non, ce ne sont pas des chiens, mais des restes humains, à perte de vue. Les fantômes, amis, ennemis, frères, mère et amours de jeanne morisseau, sans majuscules, l'aviez-vous seulement remarquer, à même la couverture de son récit, qui se consument...